Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/239

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La plaine ronde qui fait le fond du tonneau dont je vous ai parlé, est fertile et cultivée comme un jardin. Les maisons de campagne passent pour les plus agréables et les plus ornées de toute l’Italie. Nous ne jugeâmes pas à propos de profiter du beau temps pour aller nous y promener. L’huile de Lucques qui, avec les draps de soie, fait le principal commerce de l’État, est la meilleure de l’Italie, où en général elle est assez mauvaise. Notez que les Jésuites n’ont jamais pu s’introduire à Lucques, quelque moyen qu’ils aient employé. . . . que les quatre massiers ou huissiers de l’état portent un bas blanc à une jambe et rouge à l’autre. . . . que j’ai vu au palais une garde suisse qui, quand le sénat passe, se met en haie d’un côté seulement, n’étant pas assez nombreuse pour se mettre des deux côtés. . . . que personne n’y porte l’épée, et qu’elle est interdite aux étrangers au bout de trois jours…. que la république (respectable quoique j’en badine, car tout petit état qui sait se maintenir l’est toujours) est sous la protection de l’Empereur, dont on met tantôt l’effigie sur la monnaie, tantôt celle du Volto Santo ; et qu’enfin, aux Augustins, il y a un petit trou qui va jusqu’en Enfer, par où fut englouti ce malheureux soldat qui battoit la vierge Marie, dont l’histoire est dans Misson. Je sondai ce trou avec une perche pour voir si l’enfer étoit bien loin, et ne lui trouvai qu’une aune et demie de profondeur. Fort surpris de me voir si près de ce vilain séjour, je m’en fus tout droit jusqu’à Pise, malgré l’orage affreux qu’il faisoit alors, et qui, par les amas d’eau qu’il produisoit, nous obligea de prendre un détour assez long. Nous fîmes seize milles, côtoyant presque toujours le^ racines des montagnes, et en quelques endroits les bords du Serchio, fort grossi par les pluies.


La situation de Pise, malgré le mauvais temps, me parut charmante. L’Arno, large et beau fleuve, partage la ville par le milieu ; les deux rives sont bordées de quais qui se communiquent par trois beaux ponts. En un mot, rien n’approche plus de l’aspect de Paris vu du pont Royal. Le plus beau de ces trois ponts est celui du milieu, tout construit de marbre blanc. Près des bouts de ce Pont est Banchi, ou la loge des marchands, d’ordre dorique ; et. près de l’autre bout, le palais Lanfreducci, tout de marbre blanc. Notez cependant le palais Lanfranchi, plus beau que celui-ci, construit par Michel-Ange.