Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/29

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


mes fureurs, comme un dieu paraît dans l’opéra pour calmer le trouble d’Oreste, tel à mes yeux parut le fidèle Pernet, qui remit le sang-froid dans mon âme. Pour achever de calmer mes sens par le doux charme de l’harmonie, nous allâmes à l’Opéra, dont je fus vraiment très-content. Les chœurs sont faits aux dépens des nôtres ; les habillements sont fort beaux, les décorations passables. La Tulou, que vous connaissez, fait les premiers rôles avec mademoiselle Plante, sœur de la Dubuisson, maniérée à l’excès et singeant de son mieux la Antier. Il y a une bonne haute-contre dont j’ai oublié le nom et deux basses-tailles ; Fontenay, belle voix et mauvais acteur, et Person de l’Opéra de Paris, que vous connaissez. Les danses sont encore meilleures, du moins en femmes ; elles sont trois principales, dont la moindre est fort au-dessus de votre Bonneval. Mais j’admirai surtout une petite fille, nièce de la Salle, qui danse avec une force et une légèreté comparable à celle de la Camargo. Ils n’ont en hommes qu’un bon danseur, inférieur, à mon sens, à Dubuisson. La salle est belle et trop grande de beaucoup pour l’assemblée qui était fort médiocre. C’est un mal épidémique dont mourront tous les opéras de province.


Le lendemain, nous séjournâmes, fort malgré moi ; j’étais dans le dessein de prendre un bateau de poste pour nous rendre ici en bref ; mais, oui dà ! mon compagnon de voyage avoit entendu faire des narrations des dangers du Rhône, capables d’effrayer Ulysse. Son dernier mot fut qu’il ne vouloit point arriver en Italie par la commodité du golfe de Lyon, et qu’une voiture si frêle n’était pas bonne pour d’aussi mauvais nageurs que lui et moi. J’eus beau lui prêcher l’intrépidité ; rhétorique inutile : il fallut céder et se décider pour le coche d’Avignon, qui partoit le lendemain. Je m’amusai, pendant mon séjour, à voir l’opération singulière d’un médecin anglais, nommé Taylor, qui ôte le cristallin de l’œil en fourrant dans la cornée ou le blanc de l’œil, un petit fer pointu d’un demi-pied de long. Cette opération, que l’on nomme lever, ou plutôt baisser la cataracte, est extrêmement curieuse, et fut faite avec beaucoup d’adresse par cet homme, qui me parut d’ailleurs un grand charlatan. Nous logions aussi avec un autre Anglais neveu du fa-