Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/56

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



La rade est capable de contenir sûrement quatre cents vaisseaux de guerre. Nous y trouvâmes la frégate qui devait porter le cardinal de Tencin, montée par M. le comte d’Uzès. Comme elle étoit entièrement armée el prête à partir, ce fut pour nous un objet plus curieux encore que tout le reste.

L’arsenal de Toulon ne vaut pas celui de Marseille ; mais la corderie est bien au-dessus et vaut un ouvrage des Romains ; à vue de pays, elle ne contient pas moins de trois cents portiques.

Nous quittâmes Toulon sur les quatre heures, passâmes à la Valette, terre de la domination de notre ami le sieur Thomas, évêque d’Autun. La route n’a rien qui vaille la peine d’en faire mention, qu’un vallon large d’une lieue et long de cinq, tout rempli d’une foret d’oliviers et de belles vignes, dans les interstices desquelles on élève, par curiosité, des plantes de froment. Tout cela a le défaut d’être fort sec. On ne trouve en ce pays presque jamais de rivières, et jamais de prairies, ni par conséquent de bestiaux. Ce beau vallon est entre Soulières et Cuers, bourg où les petits garçons nous entourèrent, en dansant à la Provençale, et chantant des airs des fêtes de Thalie. Notre couchée fut à Pignan, où nous payâmes dix francs une demi-douzaine d’œufs ; ce qui peut paroître cher à vous autres badauds ; mais, pour moi, qui vois maintenant les auberges du pays génois, je suis encore étonné du bon marché.

Le 17, nous passâmes au Luc, terre de la maison de Vintimille. Là, nous nous vîmes réduits à une seule chaise de poste ; de sorte que ce fut à nos fesses à se charger du reste de la route ; les miennes s’exécutèrent des premières et me menèrent d’abord à……[1] Vous pouvez penser si le seigneur de ce lieu est un homme à bons procédés et chéri du beau sexe ! Je ne vous dirai pas que tout le monde me prit pour lui quand j’arrivai, vous vous en doutez sans peine. Je laisse donc cela pour arriver à Fréjus, en passant au Muy. En vérité, je plains ce pauvre M. le Cardinal[2] qui avoit souvent une si mé-


  1. Ce village porte maintenant le nom de Vidauban
  2. Expression dont se servait la reine-mère, en parlant du cardinal Mazarin.