Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/60

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on va en Italie. À la nuit, nous nous rembarquâmes ; ce fut pour faire vigoureusement une demi-lieue et aller coucher à San-Stefano, où, parce que pour une pistole nous mangions, un jour maigre, une vieille poule qu’on venoit de tuer exprès, le curé vint nous faire une harangue, comme si nous n’eussions pas fait pénitence ipso facto. Je me couchai sous une table et m’endormis à la musique d’une centaine d’enfants qui chantoient les litanies de la Vierge, sur l’air de ces corneurs de bouc que Cœur-de-Roy contrefait si bien.

Le 21, à minuit, nous levâmes l’ancre, passâmes devant Oneille et prîmes terre auprès d’Albenga, où j’allai faire un tour. La ville, qui est assez jolie, est pavée tout le long de cailloux de différentes couleurs, à compartiments, représentant des animaux, des armoiries, des feuillages, etc.

On peut dire en général que rien n’est plus beau que l’aspect de toute cette côte de la mer, qu’on appelle la rivière de Gênes ; ce ne sont tout le long que villes et villages fort bien bâtis et peuplés. C’est une chose toute commune de voir dans les villages des églises de marbre remplies de tableaux passables ; aussi n’aurions-nous pas manqué d’assez bons gîtes, si nos coquins de mariniers, qui avoient chargé force marchandises de contrebande, quoique nous eussions payé en entier pour nous seuls tout le chargement de la barque, n’eussent affecté de nous arrêter toujours sur les plus méchants rochers. Pour cette fois-ci, cependant, je ne me plaindrai pas du gîte. De bons Pères Minimes nous donnèrent le couvert et du feu pour faire cuire de quoi manger. La réception qu’ils nous firent fut la plus gracieuse du monde ; aussi leur en témoignai-je ma reconnoissance par une harangue, et, m’adressant au prieur, du tondu marquis de Saulx : Enfin donc, mon petit minime, vous êtes un homme charmant. Je m’arrêtai là, voyant qu’il n’entendoit pas le françois, et lui promis de lui envoyer au plutôt Cœur-de-Roy, interprète ordinaire de l’ordre.

La vue de Finale fut le plus beau spectacle de notre après-dîner. Le faubourg, plus beau que la ville, nous parut situé à merveille, rempli de belles et hautes maisons, de bâtiments publics, portes et arcades. Le rivage étoit plein de peuple et la mer couverte de bateaux qui alloient voir une fête qui se faisoit à un vaisseau, qui sa-