Page:Charles de Brosses - Lettres familières écrites d’Italie - ed Poulet-Malassis 1858.djvu/83

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


par un coquin de mulet qui a les deux pieds sur les épaules du moine ; il est aisé de voir à la mine du bon père qu’il ne prend pas tant de plaisir à l’aventure que le mulet ; mais saint Augustin, descendant bénignement du ciel sur un nuage, vient tirer le moine de peine, en précipitant l’opération. Il y a encore plusieurs autres tombeaux dans cette église, entre autres celui de Boëtius le consul, posé sur quatre petites colonnes.

Il fallut ensuite aller voir, hors de la ville, San-Salvador, église des Bénédictins. J’y perdis mes pas, car ce n’est pas grand’chose. Ce n’est pas que l’église ne soit accommodée tout à neuf, assez ornée de bronzes et de peintures qui représentent la vie de la fondatrice Adélaïde, femme de l’empereur Othon ; mais quand on en a tant vu et qu’on en doit tant voir de plus belles, ce n’est pas la peine d’aller là. On me fit remarquer deux miracles de saint Maur, peints par Fumiani, qu’on vante beaucoup, et dont je porte le même jugement que de l’église.

On vouloit encore me mener voir le cimetière des François tués à la bataille de Pavie ; mais ma complaisance pour les badauds ne s’étendit pas jusque là.

Avant que de partir, madame Bellinzoni, qui est une demoiselle Persy de Curgis, native de Bourgogne, nous donna des lettres de recommandation pour la comtesse Simonetta, de Milan. Nous partîmes le lendemain pour en faire usage. Il faut se détourner en tout de peu de chose pour voir la Chartreuse, qui est l’un des plus renommés endroits de l’Italie. C’est près de là que fut donnée la bataille de Pavie, dont je cherchai et demandai inutilement le lieu. Tout le pays est fort couvert d’arbres, et l’on a peine à y distinguer un terrain propre à une pareille action.

Le portail de la Chartreuse, de marbre blanc, est une magnifique galimafrée de tous les ornements imaginables ; statues, bas-reliefs, feuillages, bronzes, médailles, colonnes, clochers, etc. ; le tout distribué sans choix et sans goût : on ne pourroit du haut en bas, placer le doigt sur une place vide d’ornement ; cela ne laisse pas de faire un coup d’œil qui amuse la vue, car il y a, par-ci par-là, de bons morceaux ; mais c’est toujours du gothique. Je ne sais si je me trompe, mais qui dit gothique dit presque infailliblement un mauvais ouvrage.