Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t1.djvu/243

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tirée, connaissant toute la terre, vivant dans les tripots, les antichambres et les salons. « Allons, chevalier, s’écria-t-il, vous voilà à Paris ; je vais vous mener chez madame de Chastenay ? » Qu’était-ce que cette femme dont j’entendais prononcer le nom pour la première fois ? Cette proposition me révolta contre mon cousin Moreau. « Le chevalier a sans doute besoin de repos, dit mon frère ; nous irons voir madame de Farcy, puis il reviendra dîner et se coucher. »

Un sentiment de joie entra dans mon cœur : le souvenir de ma famille au milieu d’un monde indifférent me fut un baume. Nous sortîmes. Le cousin Moreau tempêta au sujet de ma mauvaise chambre, et enjoignit à mon hôte de me faire descendre au moins d’un étage. Nous montâmes dans la voiture de mon frère, et nous nous rendîmes au couvent qu’habitait madame de Farcy.

Julie se trouvait depuis quelque temps à Paris pour consulter les médecins. Sa charmante figure, son élégance et son esprit l’avaient bientôt fait rechercher. J’ai déjà dit qu’elle était née avec un vrai talent pour la poésie[1]. Elle est devenue une sainte, après avoir

  1. « Avec une figure que l’on trouvait charmante, une imagination pleine de fraîcheur et de grâce, avec beaucoup d’esprit naturel, se développèrent en elle ces talents brillants auxquels les amis de la terre et de ses vaines jouissances attachent un si puissant intérêt. Mademoiselle de Chateaubriand faisait agréablement et facilement les vers ; sa mémoire se montrait fort étendue, sa lecture prodigieuse ; c’était en elle une véritable passion. On a connu d’elle une traduction en vers du septième chant de la Jérusalem délivrée, quelques épîtres, et deux actes d’une comédie où les mœurs de ce siècle étaient peintes avec autant de finesse que de goût. » (L’abbé Carron, Vie de Julie de Chateaubriand, comtesse de Farcy.)