Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/127

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chie espagnole ne sont plus. La carte du monde a changé ; il a fallu apprendre une géographie nouvelle ; séparés de leurs légitimes souverains, des peuples ont été jetés à des souverains de rencontre ; des acteurs renommés sont descendus de la scène où sont montés des acteurs sans nom ; les aigles se sont envolés de la cime du haut pin tombé dans la mer, tandis que de frêles coquillages se sont attachés aux flancs du tronc encore protecteur.

Comme en dernier résultat tout marche à ses fins, le terrible esprit de nouveauté qui parcourait le monde, disait l’empereur, et auquel il avait opposé la barre de son génie, reprend son cours ; les institutions du conquérant défaillent ; il sera la dernière des grandes existences individuelles ; rien ne dominera désormais dans les sociétés infimes et nivelées ; l’ombre de Napoléon s’élèvera seule à l’extrémité du vieux monde détruit, comme le fantôme du déluge au bord de son abîme : la postérité lointaine découvrira cette ombre par-dessus le gouffre où tomberont des siècles inconnus, jusqu’au jour marqué de la renaissance sociale.


Puisque c’est ma propre vie que j’écris en m’occupant de celles des autres, grandes ou petites, je suis forcé de mêler cette vie aux choses et aux hommes, quand par hasard elle est rappelée. Ai-je traversé d’une traite, sans m’y arrêter jamais, le souvenir du déporté qui, dans sa prison de l’Océan, attendait l’exécution de l’arrêt de Dieu ? Non.

La paix que Napoléon n’avait pas conclue avec les rois ses geôliers, il l’avait faite avec moi : J’étais fils