Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/156

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.

Richelieu me raya de la liste des ministres d’État[1], et je fus privé d’une place réputée jusqu’alors inamovible ; elle m’avait été donnée à Gand, et la pension attachée à cette place me fut retirée : la main qui avait pris Fouché me frappa.

J’ai eu l’honneur d’être dépouillé trois fois pour la légitimité : la première, pour avoir suivi les fils de saint Louis dans leur exil ; la seconde, pour avoir écrit en faveur des principes de la monarchie octroyée ; la troisième, pour m’être tu sur une loi funeste au moment que je venais de faire triompher nos armes : la campagne d’Espagne avait rendu des soldats au drapeau blanc, et si j’avais été maintenu au pouvoir, j’aurais reporté nos frontières aux rives du Rhin[2].

Ma nature me rendit parfaitement insensible à la perte de mes appointements ; j’en fus quitte pour me remettre à pied et pour aller, les jours de pluie, en fiacre à la Chambre des pairs. Dans mon équipage populaire, sous la protection de la canaille qui roulait autour de moi, je rentrai dans les droits des prolétaires dont je fais partie : du haut de mon char, je domine le train des rois.

  1. Ordonnance du 20 septembre 1816.
  2. « Les frontières du Rhin, écrit M. de Marcellus (Chateaubriand et son temps, p. 246), étaient pour M. de Chateaubriand un rêve de toutes ses nuits. » — « La guerre d’Espagne », me disait-il à Londres, en interrompant une de ses dépêches où il poussait le plus vivement à franchir les Pyrénées, « doit être le signal et le premier acte de notre résurrection. Après, il nous faudra la rive gauche du Rhin aussi loin qu’elle peut s’étendre. Les conquêtes du génie des batailles s’écoulent comme un torrent, pour parler comme Racine ; la monarchie légitime et traditionnelle seule sait, par l’influence d’une paix solide, faire désirer sa domination, agrandir le pays, fondre en un seul corps les populations, et les conserver à la patrie. »