Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/171

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« C’est donc un fait très positif que le devoir, puisqu’il donne à la société humaine la seule existence durable qu’elle puisse avoir.

« L’intérêt, au contraire, est une fiction quand il est pris, comme on le prend aujourd’hui, dans son sens physique et rigoureux, puisqu’il n’est plus le soir ce qu’il était le matin ; puisqu’à chaque instant il change de nature ; puisque, fondé sur la fortune, il en a la mobilité.

« Par la morale des intérêts chaque citoyen est en état d’hostilité avec les lois et le gouvernement, puisque, dans la société, c’est toujours le grand nombre qui souffre. On ne se bat point pour des idées abstraites d’ordre, de paix, de patrie ; ou si l’on se bat pour elles, c’est qu’on y attache des idées de sacrifices ; alors on sort de la morale des intérêts pour rentrer dans celle des devoirs : tant il est vrai que l’on ne peut trouver l’existence de la société hors de cette sainte limite !

« Qui remplit ses devoirs s’attire l’estime ; qui cède à ses intérêts est peu estimé : c’était bien du siècle de puiser un principe de gouvernement dans une source de mépris ! Élevez les hommes politiques à ne penser qu’à ce qui les touche, et vous verrez comment ils arrangeront l’État ; vous n’aurez par là que des ministres corrompus et avides, semblables à ces esclaves mutilés qui gouvernaient le Bas-Empire et qui vendaient tout, se souvenant d’avoir eux-mêmes été vendus.

« Remarquez ceci : les intérêts ne sont puissants que lors même qu’ils prospèrent ; le temps est-il rigoureux, ils s’affaiblissent. Les devoirs, au con-