Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/200

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au lieu de la grande-duchesse Nicolas, sa belle-sœur, j’aurais été plus heureux.

M. d’Alopeus, mon collègue, avait la douce manie de se croire adoré. Il était persécuté par les passions qu’il inspirait : « Ma foi, disait-il, je ne sais ce que j’ai ; partout où je vais, les femmes me suivent. Madame d’Alopeus s’est attachée obstinément à moi. » Il eût été excellent saint-simonien. La société privée, comme la société publique, a son allure : dans la première, ce sont toujours des attachements formés et rompus, des affaires de famille, des morts, des naissances, des chagrins et des plaisirs particuliers ; le tout varié d’apparences selon les siècles. Dans l’autre, ce sont toujours des changements de ministres, des batailles perdues ou gagnées, des négociations avec les cours, des rois qui s’en vont, ou des royaumes qui tombent.

Sous Frédéric II, électeur de Brandebourg, surnommé Dent de Fer ; sous Joachim II, empoisonné par le Juif Lippold ; sous Jean Sigismond, qui réunit à son électorat le duché de Prusse ; sous Georges-Guillaume, l’Irrésolu, qui, perdant ses forteresses, laissait Gustave-Adolphe s’entretenir avec les dames de sa cour et disait : « Que faire ? ils ont des canons ; » sous le Grand-Électeur, qui ne rencontra dans ses États que des monceaux de cendres, lesquels empêchaient l’herbe de croître, qui donna audience à l’ambassadeur tartare dont l’interprète avait un nez de bois et les oreilles coupées ; sous son fils, premier roi de Prusse, qui, réveillé en sursaut par sa femme, prit la fièvre de peur et en mourut ; sous tous ces règnes, les divers mémoires ne laissent voir que