Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/208

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Sprée, elle me montrait une chambre hantée à certains jours par une dame blanche, et, en se serrant contre moi avec une certaine frayeur, elle avait l’air de cette dame blanche. De son côté, la duchesse de Cumberland me racontait qu’elle et sa sœur la reine de Prusse, toutes deux encore très jeunes, avaient entendu leur mère qui venait de mourir leur parler sous ses rideaux fermés.

Le roi, en présence duquel je tombais en sortant de mes visites de curieux, me menait à ses oratoires : il m’en faisait remarquer les crucifix et les tableaux, et rapportait à moi l’honneur de ces innovations, parce qu’ayant lu, me disait-il, dans le Génie du Christianisme, que les protestants avaient trop dépouillé leur culte, il avait trouvé juste ma remarque : il n’était pas encore arrivé à l’excès de son fanatisme luthérien.

Le soir à l’Opéra j’avais une loge auprès de la loge royale, placée en face du théâtre. Je causais avec les princesses ; le roi sortait dans les entr’actes ; je le rencontrais dans le corridor, il regardait si personne n’était autour de nous et si l’on ne pouvait nous entendre ; il m’avouait alors tout bas sa détestation de Rossini et son amour pour Gluck. Il s’étendait en lamentations sur la décadence de l’art et surtout sur ces gargarismes de notes destructeurs du chant dramatique : il me confiait qu’il n’osait dire cela qu’à moi, à cause des personnes qui l’environnaient. Voyait-il venir quelqu’un, il se hâtait de rentrer dans sa loge.

Je vis jouer la Jeanne d’Arc de Schiller : la cathédrale de Reims était parfaitement imitée[1]. Le roi,

  1. Au lendemain de cette représentation, Chateaubriand écri-