Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/295

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dont les membres sont restés sur le champ de bataille ; mon sang, ayant un chemin moins long à parcourir, se précipite dans mon cœur avec une affluence si rapide que ce vieil organe de mes plaisirs et de mes douleurs palpite comme prêt à se briser. Le désir de brûler ce qui regarde Charlotte, bien qu’elle soit traitée avec un respect religieux, se mêle chez moi à l’envie de détruire ces Mémoires : s’ils m’appartenaient encore, ou si je pouvais les racheter, je succomberais à la tentation. J’ai un tel dégoût de tout, un tel mépris pour le présent et pour l’avenir immédiat[1], une si ferme persuasion que les hommes désormais, pris ensemble comme public (et cela pour plusieurs siècles), seront pitoyables, que je rougis d’user mes derniers moments au récit des choses passées, à la peinture d’un monde fini dont on ne comprendra plus le langage et le nom.

L’homme est aussi trompé par la réussite de ses vœux que par leur désappointement : j’avais désiré, contre mon instinct naturel, aller au Congrès ; profitant d’une prévention à M. de Villèle, je l’avais amené à forcer la main de M. de Montmorency. Eh bien ! mon vrai penchant n’était pas pour ce que j’avais ob-

  1. Ce pessimisme, dont les Mémoires renferment de si nombreux témoignages, l’auteur ne se faisait pas faute de le manifester également, presque en toute rencontre, dans ses conversations. En 1844, un jour que M. de Marcellus et lui faisaient quelques pas ensemble dans son petit jardin de la rue du Bac, il dit à son ami : « Le fleuve de la monarchie s’est perdu dans le sang à la fin du siècle dernier. Entraînés par les courants de la démocratie, à peine depuis avons-nous fait quelques haltes sur la boue des écueils. Mais le torrent nous submerge : et c’en est fait en France de la vraie liberté politique et de la dignité de l’homme. »