Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/387

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Récamier. Je n’avais jamais inventé rien de pareil, et plus que jamais je fus découragé : mon admiration se changea en humeur contre ma personne. Madame Récamier sortit, et je ne la revis plus que douze ans après.

Douze ans ! quelle puissance ennemie coupe et gaspille ainsi nos jours, les prodigue ironiquement à toutes les indifférences appelées attachements, à toutes les misères surnommées félicités ! Puis, par une autre dérision, quand elle en a flétri et dépensé la partie la plus précieuse, elle vous ramène au point de départ de vos courses. Et comment vous y ramène-t-elle ? l’esprit obsédé des idées étrangères, des fantômes importuns, des sentiments trompés ou incomplets d’un monde qui ne vous a laissé rien d’heureux. Ces idées, ces fantômes, ces sentiments s’interposent entre vous et le bonheur que vous pourriez encore goûter. Vous revenez le cœur souffrant de regrets, désolé de ces erreurs de jeunesse si pénibles au souvenir dans la pudeur des années. Voilà comme je revins après avoir été à Rome, en Syrie, après avoir vu passer l’empire, après être devenu l’homme du bruit, après avoir cessé d’être l’homme du silence. Madame Récamier qu’avait-elle fait ? quelle avait été sa vie ?

Je n’ai point connu la plus grande partie de l’existence à la fois éclatante et retirée dont je vais vous entretenir : force m’est donc de recourir à des autorités différentes de la mienne, mais elles seront irrécusables. D’abord madame Récamier m’a raconté des faits dont elle a été témoin et m’a communiqué des lettres précieuses. Elle a écrit, sur ce qu’elle a vu, des notes dont elle m’a permis de consulter le texte, et