Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/400

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voulus me rendre compte du trouble qui s’emparait de moi. Je connus l’amour et je voulus le maîtriser… Je fus entraîné et je quittai avec vous ce lieu de fêtes.

« Je vous ai revue depuis ; l’amour a semblé me sourire. Un jour, assise au bord de l’eau, immobile et rêveuse, vous effeuilliez une rose ; seul avec vous, j’ai parlé… j’ai entendu un soupir… vaine illusion ! Revenu de mon erreur, j’ai vu l’indifférence au front tranquille assise entre nous deux… La passion qui me maîtrise s’exprimait dans mes discours, et les vôtres portaient l’aimable et cruelle empreinte de l’enfance et de la plaisanterie.

« Chaque jour je voudrais vous voir, comme si le trait n’était pas assez fixé dans mon cœur. Les moments où je vous vois seule sont bien rares, et ces jeunes Vénitiens qui vous entourent et vous parlent fadeur et galanterie me sont insupportables. Peut-on parler à Juliette comme aux autres femmes !

« J’ai voulu vous écrire ; vous me connaîtrez, vous ne serez plus incrédule ; mon âme est inquiète ; elle a soif de sentiment. Si l’amour n’a pas ému le vôtre ; si Roméo n’est à vos yeux qu’un homme ordinaire, oh ! je vous en conjure par les liens que vous m’avez imposés, soyez avec moi sévère par bonté ; ne me souriez plus, ne me parlez plus, repoussez-moi loin de vous. Dites-moi de m’éloigner, et si je puis exécuter cet ordre rigoureux, souvenez-vous au moins que Roméo vous aimera toujours ; que personne n’a jamais régné sur lui comme Juliette, et qu’il ne peut plus renoncer à vivre pour elle au moins par le souvenir. »