Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/424

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calme au milieu de tant de douleurs. Hélas ! ni la mort ni l’indifférence de vos amis ne vous menacent, et voilà les blessures éternelles. Adieu, cher ange, adieu ! J’embrasse avec respect votre visage charmant… »

Un intérêt nouveau se répandit sur madame Récamier : elle quitta la société sans se plaindre, et sembla faite pour la solitude comme pour le monde, Ses amis lui restèrent, « et cette fois, a dit M. Ballanche, la fortune se retira seule ».

Madame de Staël attira son amie à Coppet[1]. Le prince Auguste de Prusse, fait prisonnier à la bataille d’Eylau[2], se rendant en Italie, passa par Genève : il devint amoureux de madame Récamier. La vie intime et particulière appartenant à chaque homme continuait son cours sous la vie générale, l’ensanglantement des batailles et la transformation des empires. Le riche, à son réveil, aperçoit ses lambris dorés, le pauvre ses solives enfumées ; pour les éclairer il n’y a qu’un même rayon de soleil.

Le prince Auguste, croyant que madame Récamier pourrait consentir au divorce, lui proposa de l’épouser[3]. Il reste un monument de cette passion dans le

  1. Mme Récamier avait perdu sa mère le 20 janvier 1807. Elle passa les six premiers mois de son deuil dans une profonde retraite ; au milieu de l’été de 1807, elle consentit, sur les instances de Mme de Staël, à se rendre à Coppet.
  2. Ce n’est pas à la bataille d’Eylau (8 février 1807) que le prince Auguste fut fait prisonnier, mais bien, ainsi que nous avons déjà eu occasion de le dire, au combat de Saalfeldt, le 10 octobre 1806. — Le prince n’avait que vingt-quatre ans ; il était de cinq ans plus jeune que Mme Récamier.
  3. On lit à ce sujet dans le livre de Mme Lenormant : « Le prince Auguste était remarquablement beau, brave, chevale-