Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/441

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Madame Récamier ne parvenait à oublier ses propres chagrins qu’en s’occupant de ceux des autres ; par la connivence charitable d’une sœur de la Miséricorde, elle visitait secrètement à Lyon les prisonniers espagnols. Un d’entre eux, brave et beau, chrétien comme le Cid, s’en allait à Dieu : assis sur la paille, il jouait de la guitare ; son épée avait trompé sa main. Sitôt qu’il apercevait sa bienfaitrice, il lui chantait des romances de son pays, n’ayant pas d’autre moyen de la remercier. Sa voix affaiblie et les sons confus de l’instrument se perdaient dans le silence de la prison. Les compagnons du soldat, à demi enveloppés de leurs manteaux déchirés, leurs cheveux noirs pendants sur leurs visages hâves et bronzés, levaient des yeux fiers du sang castillan, humides de reconnaissance, sur l’exilée qui leur rappelait une épouse, une sœur, une amante, et qui portait le joug de la même tyrannie.

L’Espagnol mourut. Il put dire comme Zarviska, le jeune et valeureux poète polonais : « Une main inconnue fermera ma paupière ; le tintement d’une cloche étrangère annoncera mon trépas, et des voix qui ne seront pas celles de ma patrie prieront pour moi. »

Mathieu de Montmorency vint à Lyon visiter madame Récamier. Elle connut alors M. Camille Jordan et M. Ballanche, dignes de grossir le cortège des amitiés attachées à sa noble vie.

Madame Récamier était trop fière pour demander son rappel. Fouché l’avait longtemps et inutilement pressée d’orner la cour de l’empereur : on peut voir les détails de ces négociations de palais dans les écrits