Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/453

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On ne s’explique pas de prime abord comment des hommes que leurs noms rendaient bêtes à force d’orgueil s’étaient mis aux gages d’un parvenu. En y regardant de près, on trouve que cette aptitude à entrer en condition découlait naturellement de leurs mœurs : façonnés à la domesticité, point n’avaient souci du changement de livrée, pourvu que le maître fut logé au château à la même enseigne. Le mépris de Bonaparte leur rendait justice : ce grand soldat, abandonné des siens, disait à une grande dame : « Au fond, il n’y a que vous autres qui sachiez servir. »

La religion et la mort ont passé l’éponge sur quelques faiblesses, après tout bien pardonnables, du cardinal de Rohan. Prêtre chrétien, il a consommé à Besançon son sacrifice, secourant le malheureux, nourrissant le pauvre, vêtant l’orphelin et usant en bonnes œuvres sa vie, dont une santé déplorable abrégeait naturellement le cours.

Lecteur, si tu t’impatientes de ces citations, de ces récits, songe d’abord que tu n’as peut-être pas lu mes ouvrages, et qu’ensuite je ne t’entends plus ; je dors dans la terre que tu foules ; si tu m’en veux, frappe sur cette terre, tu n’insulteras que mes os. Songe de plus que mes écrits font partie essentielle de cette existence dont je déploie les feuilles. Ah ! que mes tableaux napolitains n’avaient-ils un fonds de vérité ! Que la fille du Rhône n’était-elle la femme réelle de mes délices imaginaires ! Mais non : si j’étais Augustin, Jérôme, Eudore, je l’étais seul, mes jours devancèrent les jours de l’amie de Corinne en Italie. Heureux si j’avais pu étendre ma vie entière sous ses pas comme un tapis de fleurs ! Ma vie est rude, et