Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/463

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

naître l’opinion de la France et de l’armée à mon égard. Il faut savoir tout supporter et mon courage me rendra supérieur à tous les malheurs. Tout est perdu hors l’honneur ; j’ai perdu le trône, mais j’ai conservé toute ma gloire ; je fus abandonné par mes soldats, qui furent victorieux dans tous les combats, mais je ne fus jamais vaincu. La désertion de vingt mille hommes me mit à la merci de mes ennemis ; une barque de pêcheur me sauva de la captivité, et un navire marchand me jeta en trois jours sur les côtes de France. »

« Sous Toulon, 18 juin 1815.

« Je viens de recevoir votre lettre. Il m’est impossible de vous dépeindre les différentes sensations qu’elle m’a fait éprouver. J’ai pu un instant oublier mes malheurs. Je ne suis occupé que de mon amie, dont l’âme noble et généreuse vient me consoler et me montrer sa douleur. Rassurez-vous, tout est perdu, mais l’honneur reste ; ma gloire survivra à tous mes malheurs, et mon courage saura me rendre supérieur à toutes les rigueurs de ma destinée : n’ayez rien à craindre de ce côté. J’ai perdu trône et famille sans m’émouvoir ; mais l’ingratitude m’a révolté. J’ai tout perdu pour la France, pour son empereur, par son ordre, et aujourd’hui il me fait un crime de l’avoir fait. Il me refuse la permission de combattre et de me venger, et je ne suis pas libre sur le choix de ma retraite : concevez-vous tout mon malheur ? que faire ? quel parti prendre ? Je suis Français et père : comme Français, je dois servir ma patrie ; comme père, je dois aller partager