Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/487

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lettre vous sera remise par le frère du malheureux Roger, condamné avec Caron. C’est l’histoire la plus odieuse et la plus connue. Le nom seul mettra M. de Chateaubriand au fait. Il est assez heureux pour être à la fois le premier talent du ministère et le seul ministre sous lequel le sang n’ait pas coulé. Je n’ajoute rien ; je m’en remets à votre cœur. Il est bien triste de n’avoir presque à vous écrire que pour des affaires douloureuses ; mais vous me pardonnez, je le sais, et je suis sûr que vous ajouterez un malheureux de plus à la nombreuse liste de ceux que vous avez sauvés.

« Mille tendres respects.
« B. Constant.
« Paris, 1er mars 1823. »

Quand le capitaine Roger fut mis en liberté, il s’empressa de témoigner sa reconnaissance à ses bienfaiteurs. Un après-dîner j’étais chez madame Récamier, comme de coutume : tout à coup apparaît cet officier. Il nous dit, avec un accent du Midi : « Sans votre intercession, ma tête roulait sur l’échafaud. » Nous étions stupéfaits, car nous avions oublié nos mérites ; il s’écriait, rouge comme un coq : « Vous ne vous souvenez pas ?… Vous ne vous souvenez pas ?… » Nous faisions vainement mille excuses de notre peu de mémoire : il partit, entre-choquant les éperons de ses bottes, furieux de ce que nous ne nous souvenions pas de notre bonne action, comme s’il eût eu à nous reprocher sa mort.

Vers cette époque, Talma demanda à madame Récamier à me rencontrer chez elle pour s’entendre avec