Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/509

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

chose la plus indifférente en soi, et l’affaire la moins importante de la journée. Il ne dit ni à ses parents ni à ses amis qu’il devait se battre, et il s’occupa tout le matin d’un bal qui devait avoir lieu le soir chez M. le marquis de Fontanes. À trois heures il se déroba aux apprêts du plaisir pour aller à la mort. Arrivé sur le champ de bataille, le sort ayant donné le premier feu à son adversaire, il se met tranquillement au blanc, reçoit le coup mortel, et tombe en disant : « Je devais pourtant danser ce soir. » Rapporté sans connaissance chez M. de Fontanes, on sait qu’il y rentra à la lueur des flambeaux déjà allumés pour la fête. Lorsqu’il revint à lui, on lui demanda le nom de son adversaire : « Cela ne se dit pas, répondit-il en souriant ; seulement c’est un homme qui tire bien. » M. de Saint-Marcellin ne se fit jamais d’illusion sur son état : il sentit qu’il était perdu ; mais il n’en convenait pas, et il ne cessait de dire à ses parents et à ses amis en pleurs : « Soyez tranquilles, ce n’est rien. » Il n’a fait entendre aucunes plaintes, il n’a témoigné, ni regrets de la vie, ni haine, ni même humeur contre celui qui la lui arrachait : il est mort avec le sang-froid d’un vieux soldat et la facilité d’un jeune homme. Ajoutons qu’il est mort en chrétien.

Les lettres et l’armée perdent dans M. de Saint-Marcellin, une de leurs plus brillantes espérances. On remarque, dans les premiers essais échappés à sa plume, une gaîté de bon goût, appuyée sur un fond de raison, et sur des sentiments nobles. Lorsqu’il parle d’honneur, on voit qu’il le sent, et quand il rit, on s’aperçoit qu’il méprise. Sa destinée paraissait devoir être heureuse dans un ordre de choses différent de celui qui existe aujourd’hui ; mais aussitôt qu’il est entré dans la ligne des devoirs légitimes, il a été atteint par cette fatalité qui semble s’attacher aux pas de tout ce qui est devenu ou resté fidèle. Est-ce une raison pour renoncer à une cause sainte et juste ? Bien loin de là, c’est une raison pour s’y attacher : les hommes généreux sont tentés par les périls, et l’honneur est une divinité à laquelle on s’attache par les sacrifices mêmes qu’on lui fait.

Devons-nous plaindre ou féliciter M. de Saint-Marcellin ? Il n’était pas fait pour vivre dans ces temps d’ingratitude et d’injustice. Le sang lui bouillait dans les veines ; son cœur se révoltait quand il voyait récompenser la trahison et punir la fidélité. Son indignation avait l’éclat de son courage, et il ne faisait pas plus de difficulté de montrer ses sentiments que de tirer son épée : avec une pareille disposition d’âme, nous ne l’eussions pas gardé longtemps. D’ailleurs, nous marchons si vite, le système adopté nous prépare de tels événements, que Saint-Marcellin n’a peut-être perdu que des orages : il s’est hâté d’arriver