Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t4.djvu/99

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comme une vapeur radieuse et couvre à l’instant le tableau.


Pour ne pas avouer l’amoindrissement de territoire et de puissance que nous devons à Bonaparte, la génération actuelle se console en se figurant que ce qu’il nous a retranché en force, il nous l’a rendu en illustration. « Désormais, ne sommes-nous pas, dit-elle, renommés aux quatre coins de la terre ? un Français n’est-il pas craint, remarqué, recherché, connu à tous les rivages ? »

Mais étions-nous placés entre ces deux conditions, ou l’immortalité sans puissance, ou la puissance sans immortalité ? Alexandre fit connaître à l’univers le nom des Grecs ; il ne leur en laissa pas moins quatre empires en Asie ; la langue et la civilisation des Hellènes s’étendirent du Nil à Babylone et de Babylone à l’Indus. À sa mort, son royaume patrimonial de Macédoine, loin d’être diminué, avait centuplé de force. Bonaparte nous a fait connaître à tous les rivages ; commandés par lui, les Français jetèrent l’Europe si bas à leurs pieds que la France prévaut encore par son nom, et que l’Arc de l’Étoile peut s’élever sans paraître un puéril trophée ; mais avant nos revers ce monument eût été un témoin au lieu de n’être qu’une chronique. Cependant Dumouriez avec des réquisitionnaires n’avait-il pas donné à l’étranger les premières leçons, Jourdan gagné la bataille de Fleurus, Pichegru conquis la Belgique et la Hollande, Hoche passé le Rhin, Masséna triomphé à Zurich, Moreau à Hohenlinden ; tous exploits les plus difficiles à obtenir et qui préparaient les autres ?