Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t6.djvu/110

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suivi de son fils ; on courut à table. Le roi me plaça à sa gauche, il avait M. le dauphin à sa droite ; M. de Blacas s’assit en face du roi, entre le cardinal et madame de Cossé : les autres convives étaient distribués au hasard. Les enfants ne dînent avec leur grand-père que le dimanche : c’est se priver du seul bonheur qui reste dans l’exil, l’intimité et la vie de famille.

Le dîner était maigre et assez mauvais. Le roi me vanta un poisson de la Moldau qui ne valait rien du tout. Quatre ou cinq valets de chambre en noir rôdaient comme des frères lais dans le réfectoire ; point de maître d’hôtel. Chacun prenait devant soi et offrait de son plat.

Le roi mangeait bien, demandait et servait lui-même ce qu’on lui demandait. Il était de bonne humeur ; la peur qu’il avait eue de moi était passée. La conversation roulait dans un cercle de lieux communs, sur le climat de la Bohême, sur la santé de madame la dauphine, sur mon voyage, sur les cérémonies de la Pentecôte[1] qui devaient avoir lieu le lendemain ; pas un mot de politique. M. le dauphin, le nez plongé dans son assiette, sortait quelquefois de son silence, et s’adressant au cardinal de Latil : « Prince de l’Église, l’évangile de ce matin était selon saint Matthieu ? — Non, monseigneur, selon saint Marc. — Comment, saint Marc ? » Grande dispute entre saint Marc et saint Matthieu, et le cardinal était battu.

Le dîner a duré près d’une heure ; le roi s’est levé ; nous l’avons suivi au salon. Les journaux étaient sur une table ; chacun s’est assis et l’on s’est mis à lire çà et là comme dans un café.

  1. La Pentecôte tombait, en 1833, le dimanche 26 mai.