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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

Les enfants sont entrés, le duc de Bordeaux conduit par son gouverneur, Mademoiselle par sa gouvernante. Ils ont couru embrasser leur grand-père, puis ils se sont précipités vers moi ; nous nous sommes nichés dans l’embrasure d’une fenêtre donnant sur la ville et ayant une vue superbe. J’ai renouvelé mes compliments sur la leçon d’équitation. Mademoiselle s’est hâtée de me redire ce que m’avait dit son frère, que je n’avais rien vu ; qu’on ne pouvait juger de rien quand le cheval noir était boiteux. Madame de Gontant est venue s’asseoir auprès de nous, M. de Damas un peu plus loin, prêtant l’oreille, dans un état amusant d’inquiétude, comme si j’allais manger son pupille, lâcher quelques phrases à la louange de la liberté de la presse, ou à la gloire de madame la duchesse de Berry. J’aurais ri des craintes que je lui donnais, si depuis M. de Polignac je pouvais rire d’un pauvre homme. Tout d’un coup Henri me dit : « Vous avez vu des serpents devins ? — Monseigneur veut parler des boas ; il n’y en a ni en Égypte, ni à Tunis, seuls points de l’Afrique où j’ai abordé ; mais j’ai vu beaucoup de serpents en Amérique. — Oh ! oui, dit la princesse Louise, le serpent à sonnettes, dans le Génie du Christianisme. »

Je m’inclinai pour remercier Mademoiselle. « Mais vous avez vu bien d’autres serpents ? a repris Henri. Sont-ils bien méchants ? — Quelques-uns, monseigneur, sont fort dangereux, d’autres n’ont point de venin et on les fait danser. »

Les deux enfants se sont rapprochés de moi avec joie, tenant leurs quatre beaux yeux brillants fixés sur les miens.