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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

et quand vous m’aurez perdu, vous connoitrez alors ce que je valois et la différence qu’il y a de moi aux autres hommes. — Mon Dieu, sire, repartit Bassompierre, ne cesserez-vous jamais de nous troubler, en nous disant que vous mourrez bientôt ? » Et alors le maréchal retrace à Henri sa gloire, sa prospérité, sa bonne santé qui prolongeait sa jeunesse. « Mon ami, lui répondit le roi, il faut quitter tout cela. » Ravaillac était à la porte du Louvre.

Bassompierre se retira et ne vit plus le roi que dans son cabinet.

« Il étoit étendu, dit-il, sur son lit ; et M. de Vic, assis sur le même lit que lui, avoit mis sa croix de l’Ordre sur sa bouche, et lui faisoit souvenir de Dieu. M. le Grand en arrivant se mit à genoux à la ruelle et lui tenoit une main qu’il baisoit, et je m’étois jeté à ses pieds que je tenois embrassés en pleurant amèrement[1] »

Tel est le récit de Bassompierre.

Poursuivi par ces tristes souvenirs, il me semblait que j’avais vu dans les longues salles de Hradschin les derniers Bourbons passer tristes et mélancoliques, comme le premier Bourbon dans la galerie du Louvre ; j’étais venu baiser les pieds de la royauté après sa mort. Qu’elle meure à jamais ou qu’elle ressuscite, elle aura mes derniers serments : le lendemain de sa disparition finale, la république commencera pour moi. Au cas que les Parques, qui doivent éditer mes Mémoires, ne les publient pas incessamment, on saura, quand ils paraîtront, quand on aura tout lu, tout pesé, jusqu’à quel point je me suis trompé dans mes regrets

  1. Mémoires du maréchal de Bassompierre, tome i, p. 435.