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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

Le chemin de Prague à Carlsbad s’allonge dans les ennuyeuses plaines qu’ensanglanta la guerre de Trente Ans. En traversant la nuit ces champs de bataille, je m’humilie devant ce Dieu des armées, qui porte le ciel à son bras comme un bouclier. On aperçoit d’assez loin les monticules boisés au pied desquels se trouvent les eaux. Les beaux esprits des médecins de Carlsbad comparent la route au serpent d’Esculape qui, descendant la colline, vient boire à la coupe d’Hygie.

Du haut de la tour de la ville, Stadtthurm, tour emmitrée d’un clocher, des gardiens sonnent de la trompe, aussitôt qu’ils aperçoivent un voyageur. Je fus salué du son joyeux comme un moribond, et chacun de se dire avec transport dans la vallée : « Voici un arthritique, voici un hypocondriaque, voici un myope ! » Hélas ! j’étais mieux que tout cela, j’étais un incurable.

À sept heures du matin, le 31, j’étais installé à l’Écu d’Or, auberge tenue au bénéfice du comte de Bolzona, très noble homme ruiné. Logeaient dans cet hôtel le comte et madame la comtesse de Cossé (ils m’avaient devancé), et mon compatriote le général de Trogoff[1],

  1. Joachim-Simon, comte de Trogoff, né au château de Penlan, paroisse de Quimper-Guézennec, évêché de Tréguier, en 1763. Entré au service en 1779, il passa en Amérique, se battit dans la guerre de l’Indépendance, et, revenu en France, avec la décoration de Cincinnatus, servit activement jusqu’à l’émigration, en 1790. Aide de camp du lieutenant-général prince de Rochefort, puis major au corps de Rohan, au service de l’Allemagne, plus tard encore, capitaine de grenadiers autrichiens à Prague, il obtint le commandement de la Légion de l’archiduc Charles et resta jusqu’en 1814 au service de l’Autriche. La Restauration l’éleva au grade de maréchal de camp, et le comte d’Artois l’admit dans son intimité. Le prince, qui se plaisait à l’appeler son sanglier breton, goûtait fort la franchise de son caractère un