Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t6.djvu/17

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formée d’un gazon et de massifs d’arbustes. Au delà de ce pourpris, par-dessus un mur d’appui que surmonte une barrière blanche losangée, est un champ variant de cultures et consacré à la nourriture des bestiaux de l’Infirmerie. Au delà de ce champ vient un autre terrain séparé du champ par un autre mur d’appui à claire-voie verte, entrelacée de viornes et de rosiers du Bengale ; cette marche de mon État consiste en un bouquet de bois, un préau et une allée de peupliers. Ce recoin est extrêmement solitaire, il ne me rit point comme le recoin d’Horace, angulus ridet. Tout au contraire, j’y ai quelquefois pleuré. Le proverbe dit : Il faut que jeunesse se passe. L’arrière-saison a aussi quelque frasque à passer :

Les pleurs et la pitié,
Sorte d’amour ayant ses charmes.
(La Fontaine.)

Mes arbres sont de mille sortes. J’ai planté vingt-trois cèdres de Salomon et deux chênes de druides : ils font les cornes à leur maître de peu de durée, brevem dominum. Un mail, double allée de marronniers, conduit du jardin supérieur au jardin inférieur ; le long du champ intermédiaire, la déclivité du sol est rapide.

Ces arbres, je ne les ai pas choisis comme à la Vallée aux Loups en mémoire des lieux que j’ai parcourus : qui se plaît au souvenir conserve des espérances. Mais lorsqu’on n’a ni enfants, ni jeunesse, ni patrie, quel attachement peut-on porter à des arbres dont les feuilles, les fleurs, les fruits ne sont plus les chiffres mystérieux employés au calcul des époques