Page:Chateaubriand - Mémoires d’outre-tombe t6.djvu/171

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
157
MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

« — M. de Villèle. »

Madame, qui brodait, arrêta son aiguille, me regarda avec étonnement, et m’étonna à mon tour par une critique assez judicieuse du caractère et de l’esprit de M. de Villèle. Elle ne le considérait que comme un administrateur habile.

« Madame est trop sévère, lui dis-je : M. de Villèle est un homme d’ordre, de comptabilité, de modération, de sang-froid, et dont les ressources sont infinies ; s’il n’avait eu l’ambition d’occuper la première place, pour laquelle il n’est pas suffisant, c’eût été un ministre à garder éternellement dans le conseil du roi ; on ne le remplacera jamais. Sa présence auprès de Henri V serait du meilleur effet.

« — Je croyais que vous n’aimiez pas M. de Villèle ?

« — Je me mépriserais si, après la chute du trône, je continuais de nourrir le sentiment de quelque mesquine rivalité. Nos divisions royalistes ont déjà fait trop de mal ; je les abjure de grand cœur et suis prêt à demander pardon à ceux qui m’ont offensé. Je supplie Votre Majesté de croire que ce n’est là ni l’étalage d’une fausse générosité, ni une pierre posée en prévision d’une future fortune. Que pourrais-je demander à Charles X dans l’exil ? Si la Restauration arrivait, ne serais-je pas au fond de ma tombe ? »

Madame me regarda avec affabilité ; elle eut la bonté de me louer par ces seuls mots : « C’est très bien, monsieur de Chateaubriand ! » Elle semblait toujours surprise de trouver un Chateaubriand si différent de celui qu’on lui avait peint.

« Il est une autre personne, madame, qu’on pour-