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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

venue tournoyante m’inspirait je ne sais quel sentiment mêlé de plaisir et de tristesse. En fouillant dans ma mémoire, j’ai trouvé qu’ils ressemblaient aux peupliers dont le grand chemin était aligné autrefois du côté de Paris à l’entrée de Villeneuve-sur-Yonne. Madame de Beaumont n’est plus. M. Joubert n’est plus : les peupliers sont abattus, et, après la quatrième chute de la monarchie, je passe au pied des peupliers de Berneck : « Donnez-moi, dit saint Augustin, un homme qui aime, et il comprendra ce que je dis. »

La jeunesse se rit de ces mécomptes ; elle est charmante, heureuse ; en vain vous lui annoncez le moment où elle en sera à de pareilles amertumes ; elle vous choque de son aile légère et s’envole aux plaisirs : elle a raison si elle meurt avec eux.

Voici Bayreuth, réminiscence d’une autre sorte. Cette ville est située au milieu d’une plaine creuse mélangée de céréales et d’herbages : les rues en sont larges, les maisons basses, la population faible. Du temps de Voltaire et de Frédéric II, la margrave de Bayreuth[1] était célèbre : sa mort inspira au chantre de Ferney la seule ode où il ait montré quelque talent lyrique.

Tu ne chanteras plus, solitaire Sylvandre,
Dans ce palais des arts où les sons de ta voix
Contre les préjugés osaient se faire entendre,
Et de l’humanité faisaient parler les droits.

Le poète se loue ici justement, si ce n’est qu’il n’y avait rien de moins solitaire au monde que Voltaire-

  1. Sur la margrave de Bayreuth, sœur du grand Frédéric, voir au tome IV la note 1 de la page 189 (note 15 du Livre VIII de la Troisième Partie).