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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

fenêtre. Ma mère a eu plusieurs enfants ; moi qui te parle, je suis de son dernier nid ; je t’ai déjà rencontré sur l’ancienne voie de Tivoli dans la campagne de Rome : t’en souviens-tu ? Mes plumes étaient si noires et si lustrées ! Tu me regardas tristement. Veux-tu que nous nous envolions ensemble ? »

— « Hélas ! ma chère hirondelle, qui sais si bien mon histoire, tu es extrêmement gentille ; mais je suis un pauvre oiseau mué, et mes plumes ne reviendront plus ; je ne puis donc m’envoler avec toi. Trop lourd de chagrins et d’années, me porter te serait impossible. Et puis, où irions-nous ? le printemps et les beaux climats ne sont plus de ma saison. À toi l’air et les amours, à moi la terre et l’isolement. Tu pars ; que la rosée rafraîchisse tes ailes ! qu’une vergue hospitalière se présente à ton vol fatigué, lorsque tu traverseras la mer d’Ionie ! Qu’un octobre serein te sauve du naufrage ! Salue pour moi les oliviers d’Athènes et les palmiers de Rosette. Si je ne suis plus quand les fleurs te ramèneront, je t’invite à mon banquet funèbre : viens au soleil couchant happer les moucherons sur l’herbe de ma tombe ; comme toi, j’ai aimé la liberté, et j’ai vécu de peu[1]. »

3 et 4 juin 1833.

Je me mis moi-même en route par terre, quelques instants après que l’hirondelle eut appareillé. La nuit fut couverte ; la lune se promenait, affaiblie et rongée, entre des nuages ; mes yeux, à moitié endormis, se

  1. Voir l’Appendice No 1 : Chateaubriand et l’hirondelle.