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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

ce me sera toujours quelque gloire d’avoir attaché le débris d’une si grande fortune à ma barque de sauvetage. Dieu seul donne le bon vent et ouvre le port.

En approchant de Heidelberg, le lit du Necker, semé de rochers, s’élargit. On aperçoit le port de la ville et la ville elle-même qui fait bonne contenance. Le fond du tableau lui-même est terminé par un haut horizon terrestre : il semble barrer le fleuve.

Un arc de triomphe en pierres rouges annonce l’entrée de Heidelberg. À gauche, sur une colline, s’élèvent les ruines d’un château du moyen âge. À part leur effet pittoresque et quelques traditions populaires, les débris du temps gothique n’intéressent que les peuples dont ils sont l’ouvrage. Un Français s’embarrasse-t-il des seigneurs palatins, des princesses palatines, toutes grasses, toutes blanches qu’elles aient été, avec des yeux bleus ? On les oublie pour sainte Geneviève de Brabant. Dans ces débris modernes, rien de commun aux peuples modernes, sinon la physionomie chrétienne et le caractère féodal.

Il en est autrement (sans compter le soleil) des monuments de la Grèce et de l’Italie ; ils appartiennent à toutes les nations : ils en commencent l’histoire ; leurs inscriptions sont écrites dans des langues que tous les hommes civilisés connaissent. Les ruines mêmes de l’Italie renouvelée ont un intérêt général, parce qu’elles sont empreintes du sceau des arts, et les arts tombent dans le domaine public de la société. Une fresque du Dominiquin ou du Titien, qui s’efface ; un palais de Michel-Ange ou de Palladio, qui s’écroule, mettent en deuil le génie de tous les siècles.

On montre à Heidelberg un tonneau démesuré, Co-