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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

mais parce qu’on est l’héritier d’hommes par qui la France fut puissante, éclairée et civilisée.

Or, je viens de le dire tout à l’heure, le moyen d’être appelé à mettre la main à ce plan eût été de cajoler les faiblesses de Prague, d’élever des pies-grièches avec l’enfant du trône à l’imitation de Luynes, de flatter Concini à l’instar de Richelieu. J’avais bien commencé à Carlsbad ; un petit bulletin de soumission et de commérage aurait avancé mes affaires. M’enterrer tout vivant à Prague, il est vrai, n’était pas facile, car non seulement j’avais à vaincre les répugnances de la famille royale, mais encore la haine de l’étranger. Mes idées sont odieuses aux cabinets ; ils savent que je déteste les traités de Vienne, que je ferais la guerre à tout prix pour donner à la France des frontières nécessaires, et pour rétablir en Europe l’équilibre des puissances.

Cependant avec des marques de repentir, en pleurant, en expiant mes péchés d’honneur national, en me frappant la poitrine, en admirant pour pénitence le génie des sots qui gouvernent le monde, peut-être aurais-je pu ramper jusqu’à la place du baron de Damas ; puis, me redressant tout à coup, j’aurais jeté mes béquilles.

Mais, hélas, mon ambition, où est-elle ? ma faculté de dissimuler, où est-elle ? mon art de supporter la contrainte et l’ennui, où est-il ? mon moyen d’attacher de l’importance à quoi que ce soit, où est-il ? Je pris deux ou trois fois la plume, je commençai deux ou trois brouillons menteurs pour obéir à madame la dauphine, qui m’avait ordonné de lui écrire. Bientôt, révolté contre moi, j’écrivis d’un trait, en suivant mon