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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

d’un petit souffle que notre ancienne langue appelait l’aure ; sorte d’avant-brise du matin, baignée et parfumée dans la rosée. J’ai retrouvé le lac Majeur, où je fus si triste en 1828, et que j’aperçus de la vallée de Bellinzona, en 1832. À Sesto-Calende, l’Italie s’est annoncée : un Paganini aveugle chante et joue du violon au bord du lac en passant le Tessin.

Je revis, en entrant à Milan, la magnifique allée de tulipiers dont personne ne parle ; les voyageurs les prennent apparemment pour des platanes. Je réclame contre ce silence en mémoire de mes sauvages : c’est bien le moins que l’Amérique donne des ombrages à l’Italie. On pourrait aussi planter à Gènes des magnolias mêlés à des palmiers et des orangers. Mais qui songe à cela ? qui pense à embellir la terre ? on laisse ce soin à Dieu. Les gouvernements sont occupés de leur chute, et l’on préfère un arbre de carton sur un théâtre de fantoccini au magnolia dont les roses parfumeraient le berceau de Christophe Colomb.

À Milan, la vexation pour les passe-ports est aussi stupide que brutale. Je ne traversai pas Vérone sans émotion ; c’était là qu’avait réellement commencé ma carrière politique active. Ce que le monde aurait pu devenir, si cette carrière n’eût été interrompue par une misérable jalousie, se présentait à mon esprit.

Vérone, si animée en 1822 par la présence des souverains de l’Europe, était retournée en 1833 au silence ; le congrès était aussi passé dans ses rues solitaires que la cour des Scaligeri et le sénat des Romains, Les arènes, dont les gradins s’étaient offerts à mes regards chargés de cent mille spectateurs, béaient désertes ; les édifices, que j’avais admirés