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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

elle garde un charme ; c’est surtout aux pays en décadence qu’un beau climat est nécessaire. Il y a assez de civilisation à Venise pour que l’existence y trouve ses délicatesses. La séduction du ciel empêche d’avoir besoin de plus de dignité humaine ; une vertu attractive s’exhale de ces vestiges de grandeur, de ces traces des arts dont on est environné. Les débris d’une ancienne société qui produisit de telles choses, en vous donnant du dégoût pour une société nouvelle, ne vous laissent aucun désir d’avenir. Vous aimez à vous sentir mourir avec tout ce qui meurt autour de vous ; vous n’avez d’autre soin que de parer les restes de votre vie à mesure qu’elle se dépouille. La nature, prompte à ramener de jeunes générations sur des ruines comme à les tapisser de fleurs, conserve aux races les plus affaiblies l’usage des passions et l’enchantement des plaisirs.

Venise ne connut point l’idolâtrie ; elle grandit chrétienne dans l’île où elle fut nourrie, loin de la brutalité d’Attila. Les descendantes des Scipions, les Paule et les Eustochie, échappèrent dans la grotte de Bethléem à la violence d’Alaric. À part de toutes les autres cités, fille aînée de la civilisation antique sans avoir été déshonorée par la conquête, Venise ne renferme ni décombres romains, ni monuments des Barbares. On n’y voit point non plus ce que l’on voit dans le nord et l’occident de l’Europe, au milieu des progrès de l’industrie ; je veux parler de ces constructions neuves, de ces rues entières élevées à la hâte, et dont les maisons demeurent ou non achevées, ou vides. Que pourrait-on bâtir ici ? de misérables bouges qui montreraient la pauvreté de conception