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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

piombi. Ces prisons sont, ou plutôt étaient au nombre de cinq dans la partie du palais ducal qui avoisine le pont della Pallia et le canal du Pont des Soupirs. Pellico n’habitait pas là ; il était incarcéré à l’autre extrémité du palais, vers le Pont des Chanoines, dans un bâtiment adhérent au palais ; bâtiment transformé en prison en 1820 pour les détenus politiques. Du reste, il était aussi sous les plombs, car une lame de ce métal formait la toiture de son ermitage.

La description que le prisonnier fait de sa première et de sa seconde chambre est de la dernière exactitude. Par la fenêtre de la première chambre, on domine les combles de Saint-Marc ; on voit le puits dans la cour intérieure du palais, un bout de la grande place, les différents clochers de la ville, et, au delà des lagunes, à l’horizon, des montagnes dans la direction de Padoue ; on reconnaît la seconde chambre à sa grande fenêtre et à son autre petite fenêtre élevée ; c’est par la grande que Pellico apercevait ses compagnons d’infortune dans un corps de logis en face, et à gauche, au-dessus, les aimables enfants qui lui parlaient de la croisée de leur mère.

Aujourd’hui toutes ces chambres sont abandonnées, car les hommes ne restent nulle part, pas même dans les prisons ; les grilles des fenêtres ont été enlevées, les murs et les plafonds blanchis. Le doux et savant abbé Betio, logé dans cette partie déserte du palais, en est le gardien paisible et solitaire.

Les chambres qu’immortalise la captivité de Pellico ne manquent point d’élévation ; elles ont de l’air, une vue superbe ; elles sont prison de poète ; il n’y aurait pas grand’chose à dire, la tyrannie et l’absurde admis ;