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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

mais la sentence à mort pour opinion spéculative ! mais les cachots moraves ! mais dix années de la vie, de la jeunesse et du talent ! mais les cousins, vilaines bêtes qui me mangent moi-même à l’hôtel de l’Europe, tout endurci que je suis par le temps et les maringouins des Florides ! J’ai du reste été souvent plus mal logé que Pellico ne l’était dans son belvédère du palais ducal, notamment à la préfecture des doges de la police française : j’étais obligé de monter sur une table pour jouir de la lumière.

L’auteur de Françoise de Rimini pensait à Zanze dans sa geôle ; moi je chantais dans la mienne une jeune fille que je venais de voir mourir. Je tenais beaucoup à savoir ce qu’était devenue la petite gardienne de Pellico. J’ai mis des personnes à la recherche : si j’apprends quelque chose, je vous le dirai.

Venise, septembre 1833.

Une gondole m’a débarqué aux Frari[1] où, nous autres Français, accoutumés que nous sommes aux extérieurs grecs ou gothiques de nos églises, nous sommes peu frappés de ces dehors de basiliques de brique, ingrats et communs à l’œil ; mais à l’intérieur l’accord des lignes, la disposition des masses produisent une simplicité et un calme de composition dont on est enchanté.

Les tombeaux des Frari, placés dans les murs latéraux, décorent l’édifice sans l’encombrer[2]. La magni-

  1. L’église des Frari, bel édifice roman-gothique, bâti au treizième siècle par Nicolas de Pise. C’est là que Titien fut enterré.
  2. L’église des Frari est remplie de mausolées. Là reposent des