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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

tableau ; remarquez à gauche l’homme ravi en extase, regardant Marie. La Vierge, au-dessus de ce groupe, s’élève au centre d’un demi-cercle de chérubins ; multitude de faces admirables dans cette gloire : une tête de femme, à droite, à la pointe du croissant, d’une indicible beauté ; deux ou trois esprits divins jetés horizontalement dans le ciel, à la manière pittoresque et hardie du Tintoret. Je ne sais si un ange debout n’éprouve pas quelque sentiment d’un amour trop terrestre. Les proportions de la Vierge sont fortes ; elle est couverte d’une draperie rouge ; son écharpe bleue flotte à l’air ; ses yeux sont levés vers le Père éternel, apparu au point culminant. Quatre couleurs tranchées, le brun, le vert, le rouge et le bleu, couvrent l’ouvrage : l’aspect du tout est sombre, le caractère peu idéal, mais d’une vérité et d’une vivacité de nature incomparables : je lui préfère pourtant la Présentation de la Vierge au Temple, du même peintre, que l’on voit dans la même salle[1].

En regard de l’Assomption, éclairée avec beaucoup d’artifice, est le Miracle de saint Marc, du Tintoret, drame vigoureux qui semble fouillé dans la toile plutôt avec le ciseau et le maillet qu’avec le pinceau.

Je suis passé aux plâtres des métopes du Parthé-

    Cicognara dans l’église des Frari, où personne ne le regardait. En enlevant trois siècles de poussière, on a rendu cette toile à sa primitive splendeur. (Voy. Charles Blanc, De Paris à Venise, p. 182).

  1. Chateaubriand écrivait à Mme Récamier le 12 septembre : « Aujourd’hui, je vais continuer mes courses : il me tarde de voir l’Assomption du Titien. On marche ici sur ses chefs-d’œuvre ; sa lumière est si juste, que, quand on regarde un de ses tableaux et ensuite le ciel, on ne s’aperçoit pas d’avoir passé de l’image à l’objet même. »