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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

sent la différence de la position sociale, de l’éducation et du caractère des deux hommes. À travers le charme du style de l’auteur des Confessions, perce quelque chose de vulgaire, de cynique, de mauvais ton, de mauvais goût ; l’obscénité d’expression particulière à cette époque gâte encore le tableau. Zulietta est supérieure à son amant en élévation de sentiments et en élégance d’habitude ; c’est presque une grande dame éprise du secrétaire infime d’un ambassadeur mesquin. La même infériorité se retrouve quand Rousseau s’arrange pour élever à frais communs, avec son ami Carrio, une petite fille de onze ans dont ils devaient partager les faveurs ou plutôt les larmes.

Lord Byron est d’une autre allure ; il laisse éclater les mœurs et la fatuité de l’aristocratie ; pair de la Grande-Bretagne, se jouant de la femme du peuple qu’il a séduite, il l’élève à lui par ses caresses et par la magie de son talent. Byron arriva riche et fameux à Venise, Rousseau y débarqua pauvre et inconnu ; tout le monde sait le palais qui divulgua les erreurs de l’héritier noble du célèbre commodore anglais[1] ; aucun cicérone ne pourrait vous indiquer la demeure où cacha ses plaisirs le fils plébéien de l’obscur horloger de Genève. Rousseau ne parle pas même de Venise ; il semble l’avoir habitée sans l’avoir vue : Byron l’a chantée admirablement[2].

Vous avez vu dans ces Mémoires ce que j’ai dit des

  1. Le commodore John Byron (1723-1786) fut le précurseur de Cook. Il explora la Mer du Sud, à l’O. de la Terre de Magellan, et découvrit, en 1765, plusieurs îles, entre autre celle des Mulgraves qui porte son nom. Il a publié une relation de ses voyages. Lord Byron était son petit-fils.
  2. Le Pèlerinage de Childe-Harold. ch. iv.