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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

sur un quai de la Seine, et repousse les secours de l’Église ; le chantre de la Jérusalem expire chrétien à Saint-Onufre ; comparez, et voyez ce que la foi ajoute de beauté à la mort.

Tout ce qu’on rapporte du triomphe posthume du Tasse me paraît suspect. Sa mauvaise fortune eut encore plus d’obstination qu’on ne l’a supposé. Il ne mourut point à l’heure désignée de son triomphe, il survécut vingt-cinq jours à ce triomphe projeté. Il ne mentit point à sa destinée ; il ne fut jamais couronné, pas même après sa mort ; on ne présenta point ses restes au Capitole en habit de sénateur au milieu du concours et des larmes du peuple ; il fut enterré, ainsi qu’il l’avait ordonné, dans l’église de Saint-Onufre. La pierre dont on le recouvrit (toujours d’après son désir) ne présentait ni date ni nom ; dix ans après, Manso, marquis della Villa, dernier ami du Tasse et hôte de Milton, composa l’admirable épitaphe : « Hic jacet Torquatus Tassus. » Manso parvint difficilement à la faire inciser : car les moines, religieux observateurs des volontés testamentaires, s’opposaient à toute inscription ; et pourtant, sans l’hic jacet, ou les mots Torquati Tassi ossa, les cendres du Tasse eussent été perdues à l’ermitage du Janicule, comme l’ont été celles du Poussin à San Lorenzo in Lucina.

Le cardinal Cintio forma le dessein d’ériger un mausolée au chantre du saint sépulcre ; dessein avorté. Le cardinal Bevilacqua rédigea une pompeuse épitaphe destinée à la table d’un autre mausolée futur, et la chose en resta là. Deux siècles plus tard, le frère de Napoléon s’occupa d’un monument à