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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

tion des saints : Sancto Torquato sacrum. À quelque distance de la loge bénie est une cour délabrée ; au milieu de cette cour, le concierge cultive un parterre environné d’une haie de mauves ; la palissade, d’un vert tendre, était chargée de larges et belles fleurs. J’ai cueilli une de ces roses de la couleur du deuil des rois, et qui me semblait croître au pied d’un Calvaire. Le génie est un Christ ; méconnu, persécuté, battu de verges, couronné d’épines, mis en croix pour et par les hommes, il meurt en leur laissant la lumière et ressuscite adoré.

Ferrare, 18 septembre 1833.

Sorti le 18 au matin, en revenant aux Trois-Couronnes, j’ai trouvé la rue encombrée de peuple ; les voisins béaient aux fenêtres. Une garde de cent hommes des troupes autrichiennes et papalines occupait l’auberge. Le corps des officiers de la garnison, les magistrats de la ville, les généraux, le prolégat, attendaient Madame, dont un courrier aux armes de France avait annoncé l’arrivée. L’escalier et les salons étaient ornés de fleurs. Oncques ne fut plus belle réception pour une exilée.

À l’apparition des voitures, le tambour battit aux champs, la musique des régiments éclata, les soldats présentèrent les armes. Madame, parmi la presse, eut peine à descendre de sa calèche arrêtée à la porte de l’hôtellerie ; j’étais accouru ; elle me reconnut au milieu de la cohue. À travers les autorités constituées et les mendiants qui se jetaient sur elle, elle me tendit la main en me disant : « Mon fis est votre roi : aidez-moi donc à passer. » Je ne la trouvai pas trop