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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

basciadore di Francia à Vérone et à Rome. Des dames, toutes sans doute d’une rare beauté, ont prêté la langue d’Angélique et d’Aquilan le Noir à la Floridienne Atala et au More Aben-Hamet. Je vois donc arriver des écoliers, des vieux abbés à larges calottes, des femmes dont je remercie les traductions et les grâces ; puis des mendicanti, trop bien élevés pour croire qu’un ci-devant ambassadeur est aussi gueux que leurs seigneuries.

Or, mes admirateurs étaient accourus à l’hôtel des Trois-Couronnes, avec la foule attirée par madame la duchesse de Berry : ils me rencognaient dans l’angle d’une fenêtre et me commençaient une harangue qu’ils allaient achever à Marie-Caroline. Dans le trouble des esprits, les deux troupes se trompaient quelquefois de patron et de patronne : j’étais salué de Votre Altesse royale et Madame me raconta qu’on l’avait complimentée sur le Génie du christianisme : nous échangions nos renommées. La princesse était charmée d’avoir fait un ouvrage en quatre volumes, et moi j’étais fier d’avoir été pris pour la fille des rois.

Tout à coup la princesse disparut : elle s’en alla à pied, avec le comte Lucchesi, voir la loge du Tasse ; elle se connaissait en prisons. La mère de l’orphelin banni, de l’enfant héritier de saint Louis, Marie-Caroline sortie de la forteresse de Blaye, ne cherchant dans la ville de Renée de France que le cachot d’un poète, est une chose unique dans l’histoire de la fortune et de la gloire humaine. Les vénérables de Prague auraient cent fois passé à Ferrare sans qu’une idée pareille leur fût venue dans la tête ; mais madame de Berry est Napolitaine, elle est compatriote du Tasse