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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

« disgrâce, et ne l’ayant pas traité selon les ordres.

« Et moi cependant je fais le serment que tout ce qui a été dit à mon égard est faux. Peut-être Silvio aura été mal informé à mon égard, mais il ne peut dire avec vérité des choses qui, n’étant pas vraies, lui sont seulement un motif plus fort de fonder son roman.

« Je voudrais en dire davantage ; mais les occupations de ma famille ne me permettent pas de perdre plus de temps. Seulement je rends grâces au signor Silvio de son ouvrage et de m’avoir, innocente de faute, mis dans le sein une continuelle inquiétude, et peut-être une perpétuelle infélicité. »

Cette traduction littérale est loin de rendre la verve féminine, la grâce étrangère, la naïveté animée du texte ; le dialecte dont se sert Zanze exhale un parfum du sol impossible à transfuser dans une autre langue. L’apologie avec ses phrases incorrectes, nébuleuses, inachevées, comme les extrémités vagues d’un groupe de l’Albane ; le manuscrit, avec son orthographe défectueuse ou vénitienne, est un monument de femme grecque, mais de ces femmes de l’époque où les évêques de Thessalie chantaient les amours de Théagène et de Chariclée. Je préfère les deux pages de la petite geôlière à tous les dialogues de la grande Isotte, qui cependant a plaidé pour Ève contre Adam, [1] comme Zanze plaide pour elle-même contre Pellico.

  1. La grande Isotte était une dame savante du xve siècle, qui vivait à Vérone et s’appelait Isotta Nogarola. Elle plaida pour Ève dans un Dialogue, qui remplit un bel in-quarto, publié à Venise, chez les Alde, sous ce titre : Dialogus quo utrum Adam vel Eva magis peccaverit, quœstio satis nota, sed non adeo explicata, continetur.