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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

discrétion d’un homme ; cet homme, à en croire l’offensée, sacrifie la réputation d’une femme aux jeux de son talent, sans souci du mal dont il peut être la cause, ne pensant qu’à faire un roman au profit de sa renommée. Une crainte visible domine Zanze : les révélations d’un prisonnier n’éveilleront-elles pas la jalousie d’un époux ?

Le mouvement qui termine l’apologie est pathétique et éloquent :

« Je rends grâces au signor Silvio de son ouvrage, et de m’avoir, innocente de faute, mis dans le sein une continuelle inquiétude et peut-être une perpétuelle infélicité, » una continua inquietudine e forse una perpétua infelicità.

Sur ces dernières lignes écrites d’une main fatiguée, on voit la trace de quelques larmes.

Moi, étranger au procès, je ne veux rien perdre. Je tiens donc que la Zanze de Mie Prigioni est la Zanze selon les Muses, et que la Zanze de l’apologie est la Zanze selon l’histoire. J’efface le petit défaut de taille que j’avais cru voir dans la fille du vieux soldat de la république ; je me suis trompé : Angélique de la prison de Silvio est faite comme la tige d’un jonc, comme le stipe d’un palmier. Je lui déclare que, dans mes Mémoires, aucun personnage ne me plaît autant qu’elle, sans en excepter ma sylphide. Entre Pellico et Zanze elle-même, à l’aide du manuscrit dont je suis dépositaire, grande merveille sera si la Veneziana ne va pas à la postérité ! Oui, Zanze, vous prendrez place parmi les ombres de femmes qui naissent autour du poète, lorsqu’il rêve au son de sa lyre. Ces ombres délicates, orphelines d’une harmonie expirée