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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

et le monde entier ! — Ah ! ah ! ah ! criait le gouverneur, nous ne pouvons pas rester ainsi : toujours l’épée au poing, une armée sous les armes, sans nous battre. La France et l’Angleterre en exemple à nos peuples ! Une jeune Italie maintenant, après les carbonari ! La jeune Italie ! Qui a jamais entendu parler de ça ?

« — Monsieur, ai-je dit, je ferai tous mes efforts pour déterminer Madame à vous donner quelques jours ; vous aurez la bonté de m’accorder un passe-port : cette condescendance peut seule empêcher Son Altesse Royale de suivre sa première résolution.

« — Je prendrai sur moi, me dit le gouverneur rassuré, de laisser Madame traverser Venise se rendant à Trieste ; si elle traîne un peu sur les chemins, elle atteindra tout juste cette dernière ville avec les ordres que vous allez chercher, et nous serons délivrés. Le délégué de Padoue vous donnera le visa pour Prague, en échange duquel vous laisserez une lettre annonçant la résolution de Son Altesse Royale de ne point dépasser Trieste. Quel temps ! quel temps ! Je me félicite d’être vieux, cher et illustre vicomte, pour ne pas voir ce qui arrivera. »

En insistant sur le passe-port, je me reprochais intérieurement d’abuser peut-être un peu de la parfaite droiture du gouverneur, car il pourrait devenir plus coupable de m’avoir laissé aller en Bohême que d’avoir cédé à la duchesse de Berry. Toute ma crainte était qu’une fine mouche de la police italienne ne mît des obstacles au visa. Quand le délégué de Padoue vint chez moi, je lui trouvai une mine de secrétariat,