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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

peu commodément, se tenir sur la hanche prêt à olinder[1] contre tout porteur d’une redingote neuve ou d’une chemise blanche, voilà le signe caractéristique de l’indépendance nationale : bien entendu que nous passons nos jours dans les antichambres à essuyer les rebuffades d’un manant parvenu. Cela ne nous ôte pas la haute intelligence et ne nous empêche pas de triompher les armes à la main ; mais on ne fait pas des mœurs à priori : nous avons été huit siècles une grande nation militaire ; cinquante ans n’ont pu nous changer ; nous n’avons pu prendre l’amour véritable de la liberté. Aussitôt que nous avons un moment de repos sous un gouvernement transitoire, la vieille monarchie repousse sur ses souches, le vieux génie français reparaît : nous sommes courtisans et soldats, rien de plus.

23 et 24 septembre 1833.

Le dernier rang de montagnes enclavant la province de Salzbourg domine la région arable. Le Tauern a des glaciers : son plateau ressemble à tous les plateaux des Alpes, mais plus particulièrement à celui du Saint-Gothard. Sur ce plateau, encroûté d’une mousse roussâtre et gelée, s’élève un calvaire : consolation toujours prête, éternel refuge des infortunés. Autour de ce calvaire sont enterrées les victimes qui périssent au milieu des neiges.

Quelles étaient les espérances des voyageurs passant comme moi dans ce lieu, quand la tourmente les surprit ? Qui sont-ils ? Qui les a pleurés ? Comment

  1. Tirer l’épée. — Olinder est un néologisme de Chateaubriand, tiré du mot Olinde, sorte de lame d’épée.