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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

cas me fit entrer dans la chambre de Charles X, comme je le disais à la duchesse de Berry. Une petite lampe brûlait sur la cheminée ; je n’entendais dans le silence des ténèbres que la respiration élevée du trente-cinquième successeur de Hugues Capet. Ô mon vieux roi ! votre sommeil était pénible ; le temps et l’adversité, lourds cauchemars, étaient assis sur votre poitrine. Un jeune homme s’approcherait du lit de sa jeune épouse avec moins d’amour que je ne me sentis de respect en marchant d’un pied furtif vers votre couche solitaire. Du moins, je n’étais pas un mauvais songe comme celui qui vous réveilla pour aller voir expirer votre fils ! Je vous adressais intérieurement ces paroles que je n’aurais pu prononcer tout haut sans fondre en larmes : « Le ciel vous garde de tout mal à venir ! Dormez en paix ces nuits avoisinant votre dernier sommeil ! Assez longtemps vos vigiles ont été celles de la douleur. Que ce lit d’exil perde sa dureté en attendant la visite de Dieu ! lui seul peut rendre légère à vos os la terre étrangère. »

Oui, j’aurais donné avec joie tout mon sang pour rendre la légitimité possible à la France. Je m’étais figuré qu’il en serait de la vieille royauté ainsi que de la verge desséchée d’Aaron : enlevée du temple de Jérusalem, elle reverdit et porta les fleurs de l’amandier, symbole du renouvellement de l’alliance. Je ne m’étudie point à étouffer mes regrets, à retenir les larmes dont je voudrais effacer la dernière trace des royales douleurs. Les mouvements que j’éprouve en sens divers, au sujet des mêmes personnes, témoignent de la sincérité avec laquelle ces Mémoires sont écrits.