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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

sein dans sa famille. Richer, moine de Senones, et Geoffroy de Beaulieu, confesseur de saint Louis, rapportent que ce grand homme avait pensé à s’enfermer dans un cloître, lorsque son fils serait en âge de le remplacer sur le trône. Christine de Pisan dit de Charles V : « Le sage roi avait délibéré en soi que, si tant pouvoit vivre que son fils le dauphin fust en âge de porter couronne, il lui délairoit le royaume… et se feroit prêtre. » De pareils princes, s’ils avaient abandonné le sceptre, auraient bien manqué comme tuteurs à leurs fils ; et cependant, en restant rois, ont-ils rendu dignes d’eux leurs successeurs ? Que fut Philippe le Hardi auprès de saint Louis ? Toute la sagesse de Charles V se transforma en folie dans son héritier.

Je passe à dix heures du soir devant Butschirad, dans la campagne muette, vivement éclairée de la lune. J’aperçois la masse confuse de la villa, du hameau et de la ruine qu’habite le dauphin : le reste de la famille royale voyage. Un si profond isolement me saisit ; cet homme (je vous l’ai déjà dit) a des vertus : modéré en politique, il nourrit peu de préjugés ; il n’a dans les veines qu’une goutte de sang de saint Louis, mais il l’a ; sa probité est sans égale, sa parole inviolable comme celle de Dieu. Naturellement courageux, sa piété filiale l’a perdu à Rambouillet. Brave et humain en Espagne, il a eu la gloire de rendre un royaume à son parent et n’a pu conserver le sien. Louis-Antoine, depuis les journées de Juillet, a songé à demander un asile en Andalousie : Ferdinand le lui eût sans doute refusé. Le mari de la fille de Louis XVI languit dans un village de Bohême ; un chien dont