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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

à Égra le maltôtier qui me lit tomber de la lune où j’étais au mois de juin avec une dame de la campagne romaine.

À Hollfeld, plus de martinets ni de petite hotteuse ; j’en fus attristé. Telle est ma nature : j’idéalise les personnages réels et personnifie les songes, déplaçant la matière et l’intelligence. Une petite fille et un oiseau grossissent aujourd’hui la foule des êtres de ma création, dont mon imagination est peuplée, comme ces éphémères qui se jouent dans un rayon de soleil. Pardonnez, je parle de moi, je m’en aperçois trop tard.

Voici Bamberg. Padoue me fit souvenir de Tive-Live ; à Bamberg, le père Horrion retrouva la première partie du troisième et du trentième livre de l’historien romain. Tandis que je soupais dans la patrie de Joachim Camemarius, de Clavius, le bibliothécaire de la ville me vint saluer à propos de ma renommée, la première du monde, selon lui, ce qui réjouissait la moelle de mes os. Accourut ensuite un général bavarois. À la porte de l’auberge, la foule m’entoura lorsque je regagnai ma voiture. Une jeune femme était montée sur une borne, comme la Sainte-Beuve pour voir passer le duc de Guise. Elle riait : « Vous moquez-vous de moi ? lui dis-je. — Non, me répondit-elle en français, avec un accent allemand, c’est que je suis si contente ! »

Du 1er au 4 octobre, je revis les lieux que j’avais vus trois mois auparavant. Le 4, je touchai la frontière de France. La Saint-François m’est, tous les ans, un jour d’examen de conscience. Je tourne mes regards vers le passé ; je me demande où j’étais, ce