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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

ciété aurait encore quelque vie, et ce qu’il y a de médiocre en lui apparaîtra. Deux passions gâtent ses qualités : son amour exclusif de ses enfants, son avidité insatiable d’accroître sa fortune : sur ces deux points il aura sans cesse des éblouissements.

Philippe ne sent pas l’honneur de la France comme le sentaient les aînés des Bourbons ; il n’a pas besoin d’honneur : il ne craint que les soulèvements populaires, comme les craignaient les plus proches de Louis XVI. Il est à l’abri sous le crime de son père ; la haine du bien ne pèse pas sur lui : c’est un complice, non une victime.

Ayant compris la lassitude des temps et la vileté des âmes, Philippe s’est mis à l’aise. Des lois d’intimidation sont venues supprimer les libertés, ainsi que je l’avais annoncé dès l’époque de mon discours d’adieu à la Chambre des pairs, et rien n’a remué ; on a usé de l’arbitraire ; on a égorgé dans la rue Transnonain, mitraillé à Lyon, intenté de nombreux procès de presse ; on a arrêté des citoyens, on les a retenus des mois et des années en prison par mesure préventive, et l’on a applaudi. Le pays usé, qui n’entend plus rien, a tout souffert. Il est à peine un homme qu’on ne puisse opposer à lui-même. D’années en années, de mois en mois, nous avons écrit, dit et fait tout le contraire de ce que nous avions écrit, dit et fait. À force d’avoir à rougir, nous ne rougissons plus ; nos contradictions échappent à notre mémoire, tant elles sont multipliées. Pour en finir, nous prenons le parti d’affirmer que nous n’avons jamais varié, ou que nous n’avons varié que par la transformation progressive de nos idées et par notre compré-