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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

avec attendrissement de Dieu, de malheur, de tyrannie, d’échafaud, afin de persuader aux hommes qu’il ne tue que des coupables, et encore par un effet de vertu ; prévision des malfaiteurs, qui, sentant venir le châtiment, se posent d’avance en Socrate devant le juge, et cherchent à effrayer le glaive en le menaçant de leur innocence !

Le séjour à Sainte-Pélagie fit du mal à M. Carrel : enfermé avec des têtes ardentes, il combattait leurs idées, les gourmandait, les bravait, refusant noblement d’illuminer le 21 janvier ; mais en même temps il s’irritait des souffrances, et sa raison était ébranlée par les sophismes du meurtre qui retentissaient à ses oreilles.

Les mères, les sœurs, les femmes de ces jeunes hommes, les venaient soigner le matin et faire leur ménage. Un jour, passant dans le corridor noir qui conduisait à la chambre de M. Carrel, j’entendis une voix ravissante sortir d’une cabine voisine : une belle femme sans chapeau, les cheveux déroulés, assise au bord d’un grabat, raccommodait le vêtement en lambeaux d’un prisonnier agenouillé, qui semblait moins le captif de Philippe que de la femme aux pieds de laquelle il était enchaîné.

Délivré de sa captivité, M. Carrel venait me voir à son tour. Quelques jours avant son heure fatale, il était venu m’apporter le numéro du National dans lequel il s’était donné la peine d’insérer un article relatif à mes Essais sur la littérature anglaise, et où il avait cité avec trop d’éloges les pages qui terminent ces Essais. Depuis sa mort, on m’a remis cet article écrit tout entier de sa main, et que je conserve comme