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MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

let, m’associer aux regrets de ces jeunes républicains, comme ils s’étaient associés à ma fidélité. Étrange destinée ! Armand Carrel a rendu le dernier soupir chez un officier de la garde royale[1] qui n’a point prêté serment à Philippe ; royaliste et chrétien, j’ai eu l’honneur de porter un coin du voile qui recouvre de nobles cendres, mais qui ne les cachera point.

Beaucoup de rois, de princes, de ministres, d’hommes qui se croyaient puissants, ont défilé devant moi : je n’ai pas daigné ôter mon chapeau à leur cercueil ou consacrer un mot à leur mémoire. J’ai trouvé plus à étudier et à peindre dans les rangs intermédiaires de la société que dans ceux qui font porter leur livrée ; une casaque brochée d’or ne vaut pas le morceau de flanelle que la balle avait enfoncé dans le ventre de Carrel.

Carrel, qui se souvient de vous ? les médiocres et les poltrons que votre mort a délivrés de votre supériorité et de leur frayeur, et moi qui n’étais pas de vos doctrines. Qui pense à vous ? Qui se souvient de vous ? Je vous félicite d’avoir d’un seul pas achevé un voyage dont le trajet prolongé devient si dégoûtant et si désert, d’avoir rapproché le terme de votre marche à la portée d’un pistolet, distance qui vous a paru

  1. La gravité de la blessure de Carrel n’ayant pas permis de le transporter à son domicile (il demeurait rue Grange-Batelière, no 7, aujourd’hui no 18), on le déposa chez un de ses anciens camarades de l’École militaire, qui passait alors l’été à Saint-Mandé avec sa mère, M. Adolphe Payra, officier démissionnaire de la garde royale, qui, lui aussi, avait eu plusieurs duels et avait conservé avec Carrel d’amicales relations, bien qu’ils fussent dans deux camps différents : Payra était royaliste ardent.